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LA VOIX DES TRAVAILLEURS

RENAULT

N°3 Nouvelle série

5 mars 1951

NOUS VOULONS NOS 3.000 FRS

Comment se présente aujourd’hui la question des salaires à la Régie ?

En Septembre dernier m. le « président-directeur-général », Lefaucheux, nous a gratifiés d’une augmentation « spontanée » de 5% et le mois dernier il nous a encore octroyé, sans qu’on lui demande, 3%. Il y a là un complet changement d’attitude de la part de ce monsieur, qui, à peine six mois avant Septembre dernier , en Février 50, malgré une grève de plusieurs semaines, ne donnait rien aux ouvriers, sous prétexte qu’il « ne pouvait pas ».

D’où vient ce changement considérant que les affaires de la Régie ne marchaient pas moins bien à l’époque ? M Lefaucheux serait-il aujourd’hui plus sensible qu’hier aux difficultés et à la misère des ouvriers ? Non. Mais M Lefaucheux qui n’est pas né d’hier et sait manœuvrer dans les situations difficiles c’est bien pour cela que l’Etat-patron le pays grassement a vu venir le vent. Il savait que la hausse des prix, résultat du conflit de Corée et de la préparation de la France à la guerre, en prenant une allure galopante, ne lui permettrait plus de s’opposer aux revendications ouvrières en arguant de la « stabilité des prix ». il savait  par l’expérience des luttes passées, que les ouvriers de chez Renault ne se laisseraient pas faire, malgré les difficultés d’une lutte gréviste. En faisant des « concessions » M Lefaucheux a pris les devants : voilà la raison des 5 et 3%. Il espère ainsi calmer l’irritation des ouvriers devant leurs difficultés croissantes, les diviser aussi, en provoquant chez les plus timorés l’idée qu’après tout il vaut encore mieux 5 et 3% sans conflit, que 10 ou 15% au prix d’une lutte.

Mais cette habilité qui consiste à jeter du leste montre justement le défaut de sa cuirasse ! Car en ce moment les grèves pour ces messieurs les capitalistes ce n’est plus seulement une perte d’argent, elles troublent aussi la « paix » (soumission) sociale, dont ils ont besoin pour la préparation de la guerre. C’est pourquoi depuis septembre dernier c’est l’ensemble du patronat qui, dans un grand nombre d’usines et de branches industrielles, a du faire des concessions aux travailleurs souvent sans lutte ou sous la simple menace de grève.

L’ « astuce » de Lefaucheux est due au fait que la résistance des ouvriers est beaucoup plus efficase, maintenant qu’avant le conflit de Corée.

Et les travailleurs, qui ne sont pas non plus nés d’hier, comprennent que c’est le moment de pousser à la roue. Car les 5 et 3% ne font pas du tout leur affaire. La vie augmente sans cesse, et l’ « échelle mobile » de dérision de Lefaucheux n’empêche pas l’écart de s’agrandir constamment entre les salaires et les prix.  C’est pourquoi les travailleurs ne peuvent pas, malgré les essais de Lefaucheux de les calmer, ne pas exiger un salaire correspondant au coût de la vie et une véritable échelle mobiles, c’est-à-dire l’adaptation automatique de l’indice des salaires à celui des prix.

Le jeu de la direction a été jusqu’à présent facilité par le fait que les organisations syndicales restent dans l’inaction. Pour renverser la vapeur il faut qu’elles se réunissent pour se mettre d’accord sur les revendications à présenter à la direction. Telle est la volonté de la grande majorité des travailleurs de la Régie. Devant la chute de leur pouvoir d’achat, ils veulent imposer à la direction, en attendant la signature des conventions collectives, le paiement immédiat des 3000 Frs par mois et pour tous, qui furent l’objectif de la dernière grève de février 50. Cette revendication qui est la plus démocratique, car elle avantage les plus mal payés et le plus grand nombre, doit servir de base à une discussion ouverte entre tous les syndicats de la Régie. Celui ou ceux qui s’y opposeraient, fourniraient la preuve que la défense des travailleurs est le cadet de leurs soucis.

PROMESSES ELECTORALES

Si Guy Mollet, secrétaire général du parti socialiste, n’a pas obtenu la majorité à l’Assemblée, en revanche tous les partis de la majorité se sont déclarés d’accord avec son « programme économique », qui, entre autres propositions, contient la promesse agréable d’une « stabilisation des prix » et la « révision très prochaine du salaire minimum garanti ». Et le Populaire de vanter « le mérite du secrétaire général…d’avoir délibérément accordé la priorité aux questions économiques et sociales qui restent la préoccupation dominante de l’immense majorité de l’opinion publique ».

Ces messieurs se sont aperçus qu’il était temps, devant le mécontentement des masses laborieuses et l’entrée en lutte de certains secteurs de la classe ouvrière (métro, sidérurgie lorraine) de mettre une sourdine aux querelles électorales qui ont causé la chute du cabinet Pléven, pour s’occuper, en apparence, de chose « plus sérieuses ». Voilà, pourquoi le programme de gouvernement, sur lequel Guy Mollet avait demandé l’investiture, a été transformé, avec une touchante unanimité, en plateforme électorale de la 3em force.

Mais, qu’elles soient de la 3em force, du R.P.F. ou du P.C.F., le pays en a assez de plateformes électorales, dont il ne peut pas vivre. Les masses laborieuses savent ce que valent ces plateformes destinées à recueillir des voix, et aussitôt oubliées quand il s’agit de les mettre en application. Elles n’ont pas oubliés comment tous ces messieurs, de l’extrême droite à l’extrême gauche, de de Gaulle à Thorez, ont été d’accord, de 1945 à 47, indépendamment de leurs plateformes, pour faire retomber sur les travailleurs tout le poids de la « reconstruction ». Elles se souviennent que la plateforme « sociale » de Croizat n’a servi alors que pour faire passer le blocage des salaires et le produire d’abord.

Elles en ont assez de la 3em force, qui a continué la même politique de misère et de répression depuis 1946.

Elles ne sont pas dupes du programme et de l’opposition de de Gaulle qui, sous prétexte d’une Constitution, ne vise qu’à l’institution d’une dictature personnelle pétainiste. Elles ne se font pas non plus d’illusions sur le « démocratisme » du PCF, qui en fait de programme n’en a pas d’autre que le pacte franco-soviétique et la soumission des travailleurs à Moscou au lieu de Washington.

Instruits par la dure expérience des dernières années, les travailleurs savent que ce qui est décisif en matière de programme, c’est leur propre force. Ils savent que les partis se réclamant du socialisme ou du communisme ne tiennent leurs promesses que dans la mesure où les masses populaires exercent une pression directe sur eux. Ils n’ont aucune confiance dans les promesses des politiciens qui loin de pouvoir apporter un allègement à leur situation, s’apprêtent au contraire, en continuant la politique d’armement et la préparation à la guerre, de leur imposer de nouveaux et lourds fardeaux. C’est pourquoi, pour sauvegarder leur pouvoir d’achat, pour obtenir un salaire suffisant, les travailleurs doivent intensifier leur préparation à la lutte.

La réussite complète de la grève d’avertissement du métro prouve que les possibilités d’action des travailleurs se présentent aujourd’hui sous un jour favorable. La solidarité entre tous les salariés, privilègés ou non, a été tellement forte, qu’elle a surmonté toutes les difficultés qui dans le passé ont empêché la grève de réussir : la division syndicale, la rivalité entre catégorie, l’action de briseurs de grève personnifiés par le syndicat autonome de Clément. Bien que limité à 24h, cette grève réussie est révélatrice des possibilités de la classe ouvrière à l’heure actuelle. Que chaque travailleurs organisé ou inorganisé œuvre pour que ces possibilités se réalisent pleinement, car c’est, à l’heure actuelle le premier pas pour défendre les salaires, pour empêcher les manœuvres des politiciens, qui nous ramèneraient au daladiérisme et au pétainisme, et pour arrêter la course à la guerre.