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Paris, le 30 Juin 1975
Cher camarade B.,
La Mise au point (1) avait un double but.
D'une part elle était destinée à mettre en lumière la véritable signification historique de la grève Renault 1947 : elle n'avait pas été, comme l'a cru tout d'abord naïvement Pierre Monatte (2), un soulèvement ouvrier plus ou moins "spontané" aidé par un groupe "trotskyste", mais l'oeuvre d'un groupe révolutionnaire de composition sociale hétérogène (mais surtout "intellectuelle") qui non seulement lui a fourni les moyens techniques mais l'a orientée à chaque pas aussi bien sur le plan tactique (dans l'usine) que sur le plan stratégique (efforts de généralisation). Et cette orientation de tous les jours, avant, pendant et après la grève était l'oeuvre d'un intellectuel révolutionnaire : ceci est très important non point du point de vue personnel (nom du personnage) mais pour combattre les lamentables "théories ouvriéristes" qui sont présentées comme révolutionnaires !...
D'autre part, il fallait à tout prix expliquer les vrais raisons de la disparition de l'organisation, pour la bonne raison que si on se contente de n'importe quelle "explication" toutes les falsifications historiques restent possibles (et leurs conséquences... physiques). Les "révolutionnaires" prétendent lutter contre le stalinisme...en tombant théoriquement à leur niveau ! J'ai donc expliqué le rôle joué dans cette affaire par P. Bois à contrecoeur, mais le silence n'était pas possible. Etait-ce possible qu'une organisation qui avait accompli tant de choses depuis novembre 1939 puisse disparaître à cause de la "fatigue" ?!!
Mais j'ai vivement regretté depuis d'avoir omis d'intercaler à la note 3 de la Mise au point après "Dans sa récente brochure consacrée à la grève Renault 1947, P. Bois", les mots suivants "qui fut l'âme de cette grève", car cela est conforme à la stricte vérité historique. La grève n'aurait pas eu lieu à ce moment-là et à plus forte raison sous notre direction sans P. Bois. Il ne suffit pas, pour qu'une organisation joue un rôle dans les événements, qu'elle ait une stratégie juste, qu'elle fasse de la propagande et de l'agitation au moyen de "mots-d'ordre" justes (correspondant au rapport de forces et au niveau de conscience des masses). Il faut sur le terrain des hommes capables d'inspirer une entière confiance aux ouvriers du rang pour que ceux-ci passent à l'action ! Et le Bois de l'époque a été pleinement à la hauteur de la situation par son activité et son courage. Car le plus grand courage n'est pas comme on l'imagine celui des barricades ou des prisons. C'est celui d'aller ouvertement contre le courant, dans la vie de tous les jours, au milieu des camarades de travail, soumis non seulement à certaines violences, mais risquer d'être incompris sinon écharpé par ceux à qui on s'adresse. Une anecdote peut illustrer cette situation. Après la première réunion, que Bois mentionne dans sa brochure, il m'a posé la question suivante : "Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?" (sous-entendu : "on déclenche la grève ?"). Et ma réponse a été : "Le pire ce n'est pas de se trouver en prison pour une grève réussie. Le pire c'est d'appeler les ouvriers à faire grève et se retrouver à quelques-uns au milieu de la cour !" A la suite de quoi une deuxième réunion fut prévue...
C'est en travaillant durement du matin au soir, soumis aux pressions et parfois aux violences des staliniens que nos camarades en usine et particulièrement P. Bois ont lutté contre le courant (incompréhension des ouvriers pendant la première phase de notre travail). Mais si la grève a été dirigée par l'organisation politiquement, c'est à Bois que reviennent toutes les initiatives pratiques dans l'usine, où il fallait, la grève déclenchée, se comporter comme un capitaine sur un bateau à voiles dans une tempête...
Si son inexpérience nous a valu par la suite l'échec de la manifestation autour de la Chambre des députés et de la première élection de délégués et si sa myopie politique nous a menés en fin de compte à une scission que je considère comme humiliante fin 1949 (en raison des "arguments" employés) il reste acquis que P. Bois a joué un rôle historique décisif dans la grève Renault 1947, où il a tenu, pour l'organisation, le rôle le plus difficile, moralement.
Bien amicalement
Barta.