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chronologie 1946 |
N°77 Hebdomadaire (B.I.) |
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30 Novembre
1946
Le N°: 3 francs |
A présent, chaque parti doit justifier ses prétentions antérieures et s'efforcer par conséquent de donner l'illusion qu'il possède véritablement des solutions, qu'il est capable de nous tirer d'une situation tous les jours plus insupportable. Une première "mesure courageuse" dont il était question avant les élections, pour "sauver le franc", vient d'être proposée par M. Schuman. Ce que le ministre des Finances a trouvé, en fait d'économies budgétaires, c'est la suppression de 50 milliards de subventions qui maintiennent les prix actuels de quelques denrées de première nécessité, comme le lait et le blé, et des transports. M. Schuman dépasse tout ce qu'on avait pu imaginer en matière d'"ironie" financière bourgeoise : pour limiter l'inflation qui sape tous les jours le pouvoir d'achat des masses et ruine les travailleurs, il veut organiser tout simplement une nouvelle hausse des prix ; augmentation du prix du métro, des chemins de fer, du lait, du pain, etc... Pour ce qui est des chefs du P.C.F., "Maurice Thorez a répété que la clé de tout, demain comme hier, serait l'effort de production, L'ENTHOUSIASME AU TRAVAIL DANS LES MASSES DU PEUPLE." (Huma, 28 novembre). A gauche comme à droite, les "mesures courageuses" sont destinées aux masses laborieuses. Confisquer les bénéfices et les super-bénéfices réalisés par les capitalistes dans le sang que le peuple a versé à la guerre, exproprier les monopoleurs, arrêter les trafiquants, supprimer les crédits militaires qui alimentent un corps d'officiers pétainiste, tout cela c'est bien entendu de la démagogie pour nos bien pensants ministres. Car si la direction du P.C.F. fait grand tapage sur SON "programme" de gouvernement, qui ne voudrait la renaissance économique, la modernisation de l'agriculture, un bon ravitaillement, la liquidation du vichysme, etc ?... Seulement, COMMENT CE PROGRAMME SERA-T-IL REALISE ? Faut-il que ce beau programme reçoive l'adhésion d'une majorité parlementaire comprenant non seulement le Parti socialiste, mais aussi le M.R.P. ou le Parti radical ? Le même problème s'est posé il y a un an. Malgré la majorité P.C.-P.S. d'octobre 1945, malgré des déclarations répétées du Populaire ou de L'Humanité sur la nécessité de mesures courageuses liquidant le vichysme, la réduction des crédits militaires, etc., rien n'a été fait. Si les chefs staliniens ont farci leur programme de belles phrases de renaissance et de bien-être du peuple, ils n'en feront jamais une réalité, puisqu'ils ne proposent aucune mesure réelle contre la puissance économique et politique de la bourgeoisie. Ce n'est pour eux qu'un alibi pour justifier leurs promesses antérieures ; ensuite ils ne manqueront pas d'invoquer que l'échec est dû aux autres partis, qui n'ont pas donné leur adhésion, ou qui ont repoussé la présidence de Thorez, ou bien qui ne l'ont pas soutenu assez, etc... Mais un parti qui prétend représenter vraiment les intérêts démocratiques et économiques de l'écrasante masse des travailleurs, contre une minorité de spéculateurs et d'exploiteurs qui consom-ment en ce moment la ruine du pays, si le programme n'est pas pour lui une tromperie pour sauver sa face après avoir obtenu des sièges au Parlement et au Gouvernement, ce parti doit proposer son programme directement aux masses travailleuses et leur tenir le langage suivant : "Que prouve l'expérience depuis un an ? Elle prouve qu'au moment où il s'agit d'assurer l'existence de tous les jours de la majorité écrasante de la population, où chaque jour met en jeu l'avenir du pays, les formes traditionnelles de gouvernement ont fait faillite. Rien ne peut être réalisé par le Parlement en faveur des masses populaires et du relèvement à la base du pays. Car le Parlement n'est pas une institution agissante, mais une institution parlante où les mots servent à cacher ce que les partis font, et où on ne peut pas examiner à la lumière des faits la valeur de ce que fait réellement chaque Parti." "Luttons ensemble pour constituer un GOUVERNEMENT OUVRIER ET PAYSAN, c'est-à-dire un Gouvernement s'appuyant directement sur le peuple travailleur réuni dans ses Comités d'usine et de quartier. Un tel Gouvernement correspond aux traditions véritablement démocratiques de la France : l'organisation des travailleurs indépendamment des institutions de la bourgeoisie, réalisée par la Commune de Paris de 1871, re-monte en effet à la Révolution de 17. C'est de cette façon que les communistes russes, en 1917, ont pu transformer un pays, dont la ruine était consommée, en la deuxième puissance industrielle du monde. C'est seulement de cette façon que nous pourrons réaliser le programme qui nous sauvera, nous, travailleurs. Dans cette voie, nous aurons l'appui de la population laborieuse de tous les pays, et ce n'est pas avec les banquiers de Washington et de Londres, mais avec les travailleurs des Etats-Unis, d'Angleterre, d'Asie, que nous forgerons un monde nouveau." Tout ceci nous laissera en l'état. Le programme des chefs staliniens ne leur est nécessaire que pour camoufler leur participation à un Gouvernement d'union nationale, sous prétexte de relèvement du pays, et à couvrir l'offensive de la bourgeoisie contre les ouvriers. Les seules mesures courageuses qui seront prises, ne le seront pas contre les capitalistes, mais contre les masses populaires, et il n'y aura pas une seule ligne du programme de Thorez qui sera réalisée en leur faveur. Mais la situation des masses labo-rieuses devient tous les jours plus angoissante ; et c'est dans la lutte à laquelle recourront les travailleurs, débarrassés de toutes les illusions réformistes, que se trouve le point de départ de la reconstruction économique et démocratique de la France ouvrière et paysanne.
ADJOINTS DE M. FARGE... La C.G.T. demande que soit "brisé le complot des trafiquants de la viande qui affament les travailleurs". Car le mécontentement des ouvriers est grave. Travailler durement sans manger, est-ce là une situation à laquelle on puisse se résigner indéfiniment ? Et combien de temps faut-il attendre encore pour qu'une solution soit trouvée au "problème de la viande" ? Les journaux capitalistes comme Le Monde écrivent que ce n'est pas avec les mesures de taxation "arbitraires et stériles" qu'on peut défendre les "consommateurs des grands centres qui veulent avant tout manger", car "c'est la taxation qui a tari le marché parisien" et "c'est la C.G.T. qui a pratiquement imposé sa volonté à M. Farge, lequel avait préparé un projet de réglementation pour la viande beaucoup plus libéral". Il aurait donc fallu, selon eux, laisser les prix libres, et on aurait eu de la viande. Pour prétendre cela, ils font mine d'oublier que les prix de la viande, comme tous les prix, n'auraient fait que monter. Et comment les ouvriers auraient-ils fait, avec leurs salaires actuels, pour acheter ? Pourrait-on nous expliquer, sans cela, pourquoi nous "manquons" de beurre, qui existe aussi en abondance, et en général de toutes les denrées essentielles ? C'est parce que la majorité des consommateurs n'arrive pas à se nourrir au prix du marché libre, que les dirigeants de la C.G.T. avaient exigé 300 grammes à la taxe, au lieu des 150 grammes alloués.
Cet essai de taxation
a fait faillite. C'est parce que, explique M. Farge, il faut ou laisser
complètement la liberté au marché, ou alors
recourir
à la réquisition à la ferme (ce qui du reste
n'aurait
pas éliminé les spéculateurs). N'ayant pu se
résoudre
encore à cette dernière solution, qui aurait
signifié
déclarer la guerre aux paysans, M. Farge fait appel au
"syndicalisme
agissant" et met en avant la C.G.T. Ainsi, c'est dans les démarches de quelques fonctionnaires de la C.G.T. et de bouchers honnêtes que se trouve la solution. Mais l'honnêteté des commerçants et des paysans n'avancera pas les dirigeants de la C.G.T., qui avaient eux-mêmes reconnu l'impossibilité de procéder à des achats dans une situation où les grossistes peuvent se livrer à la surenchère, et où en plus l'administration locale les protège, comme c'est le cas (la plupart des préfets, comme au temps de Vichy, n'autorisent pas la sortie du bétail de leur département). Mais les dirigeants de la C.G.T. n'ont trouvé cette "solution" que parce que, fervents partisans de la politique du "produire" et des bas salaires, ils ne veulent pas agir véritablement dans le sens où il faudrait. Car en réalité il n'y a pas de "problème de la viande" isolé. Le problème qui se pose, c'est celui de la stabilité de la monnaie, de l'orientation de la production et du pouvoir d'achat des ouvriers, c'est-à-dire que la monnaie ait une valeur, que le paysan puisse acheter avec cette monnaie les articles et l'outillage qui sont nécessaires à son économie, et que les travailleurs puissent avoir un salaire suffisant pour acheter ce qui leur est nécessaire pour vivre. C'est donc une lutte d'ensemble, et avant tout la lutte des ouvriers sur le terrain des usines. Les dirigeants de la C.G.T. trouvent que leur tâche c'est d'aider le gouvernement à trouver des "solutions". Mais on ne peut pas aider une administration pourrie à faire "mieux" ; c'est essayer des cautères sur une jambe de bois. Oui, les organisations syndicales peuvent faire mieux, pourraient faire réellement quelque chose : mais à condition d'organiser la lutte des travailleurs sur tous les terrains. Et si la politique de la C.G.T. contre les grossistes et les spéculateurs avait un sens réel de défense des ouvriers, cela devrait signifier avant tout la lutte des ouvriers sur le terrain des usines pour un standard de vie plus élevé. - L'Angleterre a fort à faire avec ses colonies : les Indes, l'Egypte, la Palestine. Mais aussi, c'est bien elle la plus cruelle dans ses colonies. -Il n'y a pas qu'elle, regarde la Hollande avec l'Indonésie. -Et la France, alors, en Indochine... -Oui, partout où les colonies sont encore occupées, elles se soulèvent. -Et vous avez vu, en Indochine, ils ont bombardé les villages. Un ouvrier algérien, qui revient des camps de travail de son pays, intervient :
-En Algérie, à
Sétif, Bône, j'y étais, moi, à ce
moment-là.
Je peux parler des villages incendiés par les garnisons et des
femmes
mitraillées dans les rues. En France on a dit que c'était
de la provocation, mais nous là-bas, on était tous nus et
on n'avait rien à manger. En Indochine c'est certainement pareil.
-Ils accusent les Indochinois de tuer les Français. Mais qu'est-ce qu'ils font eux, là-bas. Ils ne se croisent pas les bras... Si ça se trouve, c'est eux qui ont monté la provocation. -Oui, pour reprendre ce que la lutte des travailleurs indochinois leur a arraché l'année dernière. Et eux aussi, ils ont bombardé des villages comme les Anglais à Sourabaya, en répression qu'ils disent. Les nazis, quand ils ont incendié Oradour , c'était aussi de la répression. Vous voyez bien que ce sont les mêmes méthodes. -Dire que nous aussi on est Français... Il n'y a pas de raison, ils croiront qu'on y est aussi puisqu'on ne dit rien. -On devrait les aider, mais nous ici, qu'est-ce qu'on peut faire ? -On en voyait avant dans les forges et les fonderies, mais il y a moins maintenant. -Forcément, on les fait crever à petit feu dans les camps. Vous savez qu'à Albi, l'autre fois, ils se sont révoltés et c'est la police française qui les a matés. Est-ce que vous ne croyez pas que si les ouvriers avaient protesté, les assassins n'auraient pas reculé ? Un Stalinien intervient : -Oui, mais avec le nouveau gouvernement, ça ne se passera plus comme ça. -Ah, pourquoi ? Au moment de Sétif, Tillon était ministre de l'aviation. Aujourd'hui, c'est Tillon qui est à l'armement. Il me semble que cela se passe en famille, que tout le monde est au courant. Il faudrait cesser de fabriquer des bombes et des avions. Voilà ce qu'il faudrait faire. Mais pour cela, il faudrait passer par dessus la tête de nos "Ministres". Sinon, nous sommes complices. Et quand notre bourgeoisie aura écrasé ses colonies, elle se servira des indigènes pour nous mater, nous. Ce sera aussi facile, à ce moment-là, car ils seront montés contre les Français. Et ils n'épargneront pas les ouvriers, car leurs représentants auront trempé dans le bain. Béhel.Le modus vivendi -l'accord signé par d'Argenlieu et Hô-Chi Minh- est mis ainsi en pièces 20 jours après son entrée en vigueur, parce que les intentions des colonialistes n'étaient que de reconquérir l'Indochine, et que le peuple vietnamien, qui s'était soulevé pour son indépendance au prix de terribles sacrifices, ne pouvait à nouveau se remettre volontairement sous le joug. Dans France-Soir , le journaliste Pertinax donne en exemple l'Indonésie, où les impérialistes hollandais seraient arrivés, eux, à leurs fins et à un véritable accord ; mais en même temps arrive l'information de Batavia, publiée dans Le Monde (28-11), selon laquelle "...de durs combats continuent à se dérouler aux environs de Semarang, au centre de Java, où les forces hollandaises utilisent l'aviation pour ap-puyer leur poussée vers l'Ouest". Les conventions que peuvent signer les impérialistes, en face d'une résistance acharnée, ne sont jamais respectées. Elles ne sont que prétextes à manoeuvres et à tromperies. Les peuples des Indes, d'Indonésie, d'Indochine, l'ont à présent largement expérimenté.
Tout ce que le général
clérical d'Argenlieu, successeur en Indochine de cet autre
représentant
de l'armée "républicaine", de Hauteclocque, avait
exécuté
jusqu'à présent en application du modus vivendi, cela
a été la libération des détenus de la
prison
de Saïgon (qui ont préféré demander à
être dirigés sur le lieu de relégation de Poulo
Condor plutôt que de se soumettre à la tromperie
du modus vivendi). Au moment même où d'Argenlieu concluait l'accord, il déclarait à Saïgon, où il avait son gouvernement "libre", que le modus vivendi ne voulait pas dire indépendance "comme on le dit dans le pays". Et, en remerciant les consuls américain et britannique, il se félicitait de ce que 43 millions de dollars d'excédents d'exportations, provenant de la vente du caoutchouc, avaient été réalisés. En même temps, la plus terrible misère règne dans le pays. En Indochine, ce ne sont pas les bavards du Parlement qui sont les représentants déclarés du capitalisme français, mais bien le général clérical et son Etat-Major. Il y a quelques mois à peine, un journal français n'était-il pas saccagé à Saïgon pour avoir exprimé des sentiments de sympathie vis-à-vis du peuple viet-namien ? Aussi les politiciens staliniens et de gauche demandent-ils (en même temps qu'ils votent les crédits pour le corps expéditionnaire), qu'une Commission d'enquête parlementaire soit en-voyée pour faire respecter le modus vivendi que d'Argenlieu ne respecte pas. "Le stade des négociations n'est pas dépassé", écrit L'Humanité. Mais tout ce à quoi a abouti Hô-Chi Minh par ses déclarations d'entente et de collabora-tion, et en signant lui-même le modus vivendi, cela a été de concourir à l'illusion qu'un modus vivendi était possible entre la domination de l'impérialisme français et l'indépendance du peuple d'Indochine;. Et c'est grâce à ces illusions créées par lui-même, qu'aujourd'hui les impérialistes se permettent d'accuser le Viêt-nam d'avoir provoqué un conflit, à l'origine duquel ils sont. C'est en répandant ces illusions, en n'expliquant pas que même si une trêve avait été possible, une entente avec l'impérialisme était exclue, que Hô-Chi Minh a trahi la lutte des ouvriers et des paysans et laissé le champ libre aux colonialistes. La bourgeoisie impérialiste, menacée dans ses privilèges par le soulèvement des peuples coloniaux, essaie de combiner sa politique de violence (qui n'est pas d'aujourd'hui) avec des "ententes" qu'accepte la bourgeoisie indigène, prête à toutes les capitulations, en échange de quelques concessions. Cependant, aujourd'hui, le gouvernement français se montre inquiet de ce que les "appels au calme" de Hô-Chi Minh ne soient pas écoutés, et qu'il risque d'être débordé par les "extrémistes". Le peuple travailleur d'Indochine, comme l'écrasante majorité des peuples coloniaux aujourd'hui, n'est en effet pas disposé à capituler. Et c'est parce que Hô-Chi Minh représente le compromis de la faible bourgeoisie coloniale, prête à s'entendre avec l'impérialisme, que l'indépendance des peuples coloniaux n'a d'autre garant que la lutte indépendante ouvrière et paysanne. Mais c'est pourquoi aussi le mouvement des peuples opprimés pour conquérir leur liberté contre l'impérialisme ne pourra aboutir qu'en liaison et en même temps que l'émancipation des prolétaires des métropoles, en même temps que la victoire socialiste des prolétaires des pays oppresseurs sur leur propre bourgeoisie.
Mais il ne peut pas non
plus être question pour les travailleurs des métropoles de
défendre leur niveau de vie, tant que leur propre bourgeoisie
gaspillera
le plus clair du revenu national dans des entreprises guerrières
et colonialistes. Un des aspects les plus importants de la lutte que
mène
le peuple français en ce moment pour la sauvegarde de sa
liberté
et de son niveau de vie doit être l'opposition et la lutte contre
les expéditions militaires dans les colonies, et l'aide active
aux
ouvriers et paysans dans leur guerre d'émancipation contre
l'impérialisme.
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